Une nouvelle étude révèle que près de 40 % des Européens veulent "vivre dans un monde où les substances chimiques n’existent pas". Une autre, que 82 % ne savent pas que le sel de table est du sel de table, qu’il soit extrait de la mer ou fabriqué synthétiquement.

Traduction d’un article de Alex Berezow — 18 décembre 2019

Alex UW2015crop 225x225Ce n’est pas un secret que l’Européen moyen est scientifiquement illettré. La question est : "scientifiquement illettré, mais de combien ?". La réponse est désolante.

Les chercheurs Michael Siegrist et Angela Bearth ont écrit un article dans le journal Nature Chemistry  au sujet d’un sondage qu’ils ont effectué pour évaluer l’attitude des Européens vis-à-vis des produits chimiques. Ils ont posé leurs questions à environ 700 personnes dans chacun des huit pays suivants : Autriche, France, Allemagne, Italie, Pologne, Suède, Suisse et Royaume Uni, avec un total de 5 631 participants.

La première série de questions était destinée à mesurer la chimiphobie, c’est-à-dire la peur irrationnelle des produits chimiques. Comme on le voit ci-dessous, 30 % des Européens sont "effrayés" par les produits chimiques et environ 40 % essayent "d’éviter le contact avec des substances chimiques" et veulent "vivre dans un monde où les substances chimiques n’existent pas". Evidemment, c’est impossible. Tout - l’eau, la nourriture, votre smartphone – sont des produits chimiques ou des combinaisons de produits chimiques.Screen Shot 2019 12 18 at 11.52.11 AM

chemophobia europe fr

La seconde série de questions était faite pour mesurer les connaissances (des Européens) en ce qui concerne la chimie de base et la toxicologie. Les résultats sont nettement plus mauvais : 82 % des personnes interrogées ne savent pas que le sel de table est du sel de table, qu’il soit extrait de la mer ou fabriqué synthétiquement. Par ailleurs, 91 % d’entre elles ne savent pas que l’adage "la dose fait le poison" est vrai, même pour les produits chimiques synthétiques.

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Comment les gens peuvent-il être aussi ignorants dans une société qui a accès à l’ensemble des connaissances jamais produites par l’humanité ? Les auteurs proposent une explication assez plausible.

Ils notent que le public est très loin des procédés utilisés pour fabriquer les produits que nous utilisons chaque jour. Les gens ne comprennent simplement pas comment la nourriture arrive dans leur assiette en toute sécurité, ou comment un smartphone atterrit dans leur poche. Á cause de ça, les gens se fient à des raccourcis mentaux (des heuristiques simples) pour prendre des décisions. Ces décisions sont en général mauvaises parce que les heuristiques comportent des erreurs de logique.

Par exemple, les auteurs citent l’idée fausse commune "le naturel, c’est mieux" par lequel les gens concluent que les choses trouvées dans la nature sont plus saines que leur version synthétique. Une autre erreur est la "contagion" heuristique par laquelle l’on croit que même la plus petite quantité d’une substance toxique est dangereuse et "contamine" toutes les choses avec lesquelles elles entrent en contact. Selon ce raisonnement étrange, une seule molécule de toxine est aussi dangereuse qu’une tonne de produit.

En voici encore une : la "confiance" heuristique qui est un appel fallacieux à l’autorité. Les gens font confiance en ceux qui partagent leurs valeurs plutôt qu’au experts. Ainsi, si une célébrité dit que vous devriez vous faire un lavement au café, hélas, je sais qu’il y en a qui vont le faire.

Le seul reproche que je ferais à ce papier, c’est que les auteurs semblent avoir ignoré la conclusion la plus évidente :

"Il n’est pas dans notre intention de propager naïvement le modèle du déficit qui postule qu’un manque de connaissance est la seule raison de la perception négative dont pâtissent les produits chimiques de synthèse".

Pourquoi pas ? C’est pourtant la réponse correcte.

Source: Michael Siegrist & Angela Bearth. "Chemophobia in Europe and reasons for biased risk perceptions." Nature Chemistry 11: 1071-72. Date de publication : 7 novembre 2019.