Réflexions matutinales devant un miroir, un rasoir à la main

Il m’arrive régulièrement, comme beaucoup de mes compatriotes, de me couper en me rasant. J’utilise donc, pour soigner ces microcoupures et bloquer le saignement, un baume apaisant dit “à la pierre d’alun naturelle” très efficace.

Au-dessus de la vasque de ma voisine de salle de bain qui est aussi mon épouse, il y a une armoire à onguents contenant, entre autres, un spray anti-transpirant garanti « sans sels d’aluminium ».  Ces fameux sels d’aluminium sont considérés comme suspects parce qu’un chercheur lanceur d’alerte a trouvé un jour qu’ils étaient associés avec la maladie d’Alzheimer. Cette association a été plus tard démontrée comme fausse, mais la suspicion est naturellement restée.1  Il est vrai que ces sels d’aluminium peuvent être considérés comme chimiques, et ça, c’est impardonnable.

La pierre d’alun, nom très écologique parce que naturel désigne simplement le sulfate double d’aluminium et de potassium cristallisé avec 12 molécules d’eau. C’est donc un sel d’aluminium qui se décompose partiellement en présence d’eau en donnant un autre sel d’aluminium :  l’alumine aux propriétés astringentes et anti perspirantes bien connues.

Pascal a dit : Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà. Dans mon cas, la distance est bien plus faible : Vérité à droite, erreur deux mètres à gauche. Une seule chose est sûre : le consommateur est couillonné.

Le mot a acquis de nos jours une importance démesurée :  en effet, il suffit d’affecter un objet, un produit, une action, d’un qualificatif approprié pourSanex
qu'aussitôt cet objet, ce produit ou cette action prenne des propriétés extraordinaires… Magie du mot : ainsi, une activité agricole classique devient soudain un mystère pratiqué par le prêtre de la religion nouvelle parce qu’on l’a qualifié de biologique… Remarquons, à ce sujet, que les Français ont su donner à cette pratique un qualificatif bien plus évocateur que les Américains avec leur simple organic. Et son diminutif : bio est encore plus efficace.

Les partisans de l’écopartout se sont fait une spécialité de l’utilisation du mot qui frappe, et qui fait dévier le jugement du lecteur dans le sens désiré. Ces partisans se retrouvent partout : chez les activistes verts, bien sûr, dans les sphères de l’administration (voir l’ADEME par exemple), et aussi chez les politiques qui suivent les tendances électorales. Prenons l’exemple du langage de l’administration utilisé dans les documents traitant de la circulation, et sous l’influence probable de convaincus écolos qui se sont infiltrés dans cet organisme. En langage administratif, on appelle « circulation douce » la circulation non automobile. Mais le qualificatif « douce » n’a pas été choisi innocemment. Il évoque, dans l’esprit du lecteur ou de l’auditoire dans le cas des discours de réunion publique tout ce que le cerveau associe au mot « douceur ». A l’inverse, il crée, pour la circulation qui n’est pas « douce » le qualificatif non-dit, mais bien présent de « dure ». Ainsi, dans l’esprit des citoyens, se fabrique, pas innocemment du tout, un sentiment d’aversion vis-à-vis de l’automobile, ce qui est le but des écolos en question. Le même mot « douce » qualifie aussi les médecines non conventionnelles, pour les mêmes raisons et avec les mêmes résultats : la médecine conventionnelle devient la médecine « dure » dans l’esprit des usagers et les pousse vers la pratique de l’alternative « douce » ce qui est évidemment l’objectif des praticiens de ces activités de soins. Je ne connais qu’un seul cas où les relégués des « sciences dures » par l’arrivée des « sciences douces » se sont non seulement appropriés le qualificatif avec joie, mais encore ont retourné le colis en nommant « sciences molles » toutes les sciences qui n’étaient pas « dures » comme les mathématiques, la physique ou la chimie.

Pour en revenir au contenu de nos pots et fioles dans nos armoires de salle de bain, je m’extasie devant l’inventivité toujours plus étonnante des concepteurs marketing. Par exemple, j’utilise un « gel douche » qui n’a d’ailleurs du point de vue de la physique aucune des propriétés d’un gel, mais qui est caractérisé par l’absence d’une liste de produits définitivement étiquetés comme « nocifs » : Son nom est d’ailleurs « zéro% ». Il est « sans parabènes » et aussi « sans colorants », « sans phtalates » et « sans phénoxyéthanol » (On peut se demander s'il ne contient pas finalement que de l'eau). Heureusement, il contient malgré tout un agent mouillant« 100 % naturel » sur la composition duquel le chimiste que je reste se pose quelques questions. Enfin, pour sacrifier à la mode du « non jetable », le produit est emballé dans un conteneur en plastique simplifié et souple et contenant « 79 % de plastique en moins ». J’approuve à 100 % cette dernière propriété qui occupe dans la poubelle spécialisée, un espace bien moindre. Par contre, je ne vois objectivement pas quel est l’avantage d’être « sans parabènes » lorsque l’on sait que les fraises contiennent des parabènes ainsi d’ailleurs qu’entre autres, les oignons, les mûres, l'orge, le cassis, la vanille et les carottes. Ces légumes ou fruits ont trouvés, bien avant nous, les vertus antibactériennes et fongicides de ces fameux parabènes, et les utilisent comme pesticides contre la pourriture.

« Sans phtalates » m’interroge également. En effet, chose la plupart du temps ignorée de nos « lanceurs d’alertes », ces produits sont très peu solubles dans l’eau et doivent se comporter comme le ferait de l’huile dans votre shampoing : former des globules d’un effet mitigé dans l’eau de rinçage. Autrement dit, les produits « avec phtalates » (s’ils existaient) seraient caractérisés par des propriétés très visibles (les globules) et pas très commerciales.

Ainsi sont les comportements de nos congénères, dirigés par des convictions très écologiques mais pas toujours très logiques…

(1) D'autres chercheurs ont observé que le chlorure d'aluminium pouvait favoriser l'apparition de cancers chez certaines espèces de souris et la formation de cancer du sein in vitro sur des cellules épithéliales mammaires. De là une suspicion étendues (peut-être un peu rapidement) aux sels d'aluminium en général et au cancer du sein in vivo.