Coup de théâtre au Parlement portugais : la majorité relative socialiste propose un amendement à la loi afin de retirer aux nouveaux candidats à la résidence au Portugal un avantage fiscal essentiel qui les avait convaincus de venir passer leur retraite au pays de Vasco de Gama. Cette mesure a toutes les chances d’être adoptée par le Parlement portugais.  

 L Bordeauxes retraités français ont été attirés par cette mesure fiscale du Portugal datant 2009 : aux termes de cette mesure, le nouveau résident, dit RNH (résident non habituel) se voyait exonéré d’impôts sur son revenu pendant dix ans à condition de résider au Portugal pendant au moins six mois.

La mesure permettait, au moment où le Portugal était au centre d’une tourment financière importante, d’attirer vers le pays un certain nombre de personnes disposant d’un revenu plutôt élevé, ce qui, évidemment, favorise la vie économique du pays par l’apport de devises provenant directement des retraites payées par les caisses de retraites des pays essentiellement européens. Notons que pour des raisons de bonnes relations entre gouvernements, la mesure ne s’appliquait pas aux retraités de la fonction publique, ce qui aurait pu passer pour un prélèvement direct du Portugal dans les caisses de l’Etat français. (On ne touche pas au magot des autres entre prédateurs).

Cette mesure a montré son efficacité, puisque depuis 2009, environ 30 000 Européens dont 10 000 Français environ ont décidé d’acquérir un logement (maison ou appartement) au Portugal, essentiellement dans la région de Lisbonne et dans le Sud du pays. (Mais les chiffres varient cependant beaucoup selon les sources).

D’après Catarina Mendes, leader du groupe parlementaire socialiste, l’exonération fiscale totale serait remplacée par une flat tax de 10 % sur le revenu.

Comparaison des situations

Résumons donc les situations passée et future que tout candidat à la résidence devrait examiner avant de se lancer. (Une feuille de calcul EXCEL est accessible à l’adresse suivante : https://drive.google.com/file/d/1Bp_1eN4138ZvgDe9oK2EYTnc-RBW6iWQ/view?usp=sharing et je vous conseille de vous y reporter).

Depuis 2009 jusqu’à présent au Portugal (pour les RNH)

  • Pas d’impôt sur le revenu pendant 10 ans (contre 9 760 €/an en France pour un revenu annuel de 75 000 € pour un couple de retraités et 2 parts fiscales (source : simulateur impôts)).
  • Au-delà des 10 ans : Impôts calculés sur la même base que pour les Portugais résidents. (20 516 €/an soit 24, 04 % pour un revenu global pour le couple de 85 340 €/an).

A partir de 2020 au Portugal (pour les RNH)

  • Flat tax de 10 % des revenus 7 500 €/an pour une retraite de 75 000 €/an.
  • Au-delà de 10 ans : Impôts calculés sur la même base que pour les Portugais résidents. (18 030 €/an, soit 24, 04 % pour un revenu global pour le couple de 75 000 €/an).

Notons au passage que l’Etat portugais exige deux fois plus que l’Etat français pour un revenu de 75 000 €/an (24,04 % contre 13,01 %).

L’impôt sur le revenu est calculé à partir des éléments fournis par le fisc portugais.

Les éléments précis de calcul

Pour pouvoir comparer les situations entre d’une part rester en France et d’autre part vendre son logement en France et acheter un logement au Portugal pour y passer 25 années de retraite, il faut calculer et prendre en compte tous les mouvements d’argent pendant la période.

J’ai pris l’exemple d’un couple dont les revenus actuels sont constitués exclusivement de deux retraites : une retraite de 40 000 €/an et une retraite de 35 000 €/an, soit un revenu total pour le couple de 75 000 €/an.

J’ai calculé les montants prévisionnels des impôts et des retraites pendant 25 ans, en faisant évidemment un certain nombre d’hypothèses dont voici le détail :

  1. Barèmes d’imposition: j’ai supposé que celui-ci évoluerait comme le taux d’inflation dans les deux pays (Portugal et France). Idem pour la taxe foncière et la taxe d’habitation qui restera probablement en France sous un nom différent pour notre couple de retraités.
  2. Taux d’inflation : constant pendant les 25 années, et égal à 1,3 %.
  3. Montant des retraites : calqué sur l’inflation. (Je considère qu’une ou deux manifestations monstres viendront à bout des velléités de réforme du Président).
  4. Evolution du coût de la vie : pour la France : calqué sur l’inflation. Pour le Portugal, j’ai considéré, au vu des évolutions récentes, que le coût de la vie évoluerait de façon à rattraper celui de la France en 25 ans. Pour cela, j’ai utilisé une fonction logistique dont l’évolution est caractéristique d’un certain nombre de fonctions du vivant. J’ai adapté les paramètres de la fonction pour que le coût relatif de la vie au Portugal par rapport au coût de la vie en France soit de 70 % à l’année zéro (chiffre actuel), atteigne environ 90 % au bout de 7 ans, 99 % au bout de 18 ans et 100 % au bout de 25 ans. Evidemment, cette évolution est tout à fait arbitraire, mais probablement proche de la réalité.
  5. Economies annuelles : j’ai considéré que le couple de Français une fois installés au Portugal économiserait la moitié du différentiel représenté par les différences de coût de la vie entre France et Portugal, et dépenserait localement le reste.

Pour faire une comparaison valable, j’ai calculé la valeur actualisée nette (VAN)[1] de chacune des dépenses et des recettes annuelles pendant les 25 années de retraite du couple. J’ai pris un taux d’actualisation (TA) égal à 3 %

La somme de toutes les VAN annuelles d’un projet représente la VAN totale du projet. Remarquons que pour un projet donné, la somme des VAN est toujours inférieure à la somme des montants annuels.

Examinons maintenant le bilan global de l’opération "retraite au Portugal".

Le grand saut

Dans le cas des mesures fiscales de 2009 (situation A), la somme des VAN est de 213 034 € à comparer à la somme de 252 452 € pour le couple qui reste en France. A cela s’ajoute des économies actualisées à 3 % par an de 56 239 € . Il faut encore ajouter l’avantage du climat au Portugal, et celui de vivre dans un pays où la sécurité est probablement meilleure qu’en France. Tout cela vient compenser l’inconvénient de l’éloignement  de la famille et des amis laissés en France (mais la distance n’est pas bien grande), le problème, peut-être, de la santé, qui a la réputation d’être moins bien traitée au Portugal, encore que les mouvements divers que nous connaissons en France actuellement semblent prouver le contraire. Ajoutons encore le problème de la langue qui peut se poser à certains. Les anciens expatriés dont je fais partie penseront probablement que ce n’est un problème que pour ceux qui ne veulent pas faire l’effort d’apprendre la langue de son pays d’hébergement.

Pour en revenir aux valeurs exprimées en euros, remarquons cependant que la différence des VAN n’est pas bien grande (40 000 € environ) et on peut finalement se demander si le "grand saut" est vraiment justifié.

Une mauvaise affaire pour l’économie locale

Plaçons-nous maintenant dans le cadre des nouvelles mesures 2020 (situation B). La nouvelle valeur de la somme des VAN (277 282 €) est clairement dissuasive pour ceux qui ne considèrent que l’aspect financier des choses. La mesure prévue par le gouvernement socialiste portugais dans sa loi de finances 2020 aura clairement pour conséquence de limiter, voire d’annuler complètement l’afflux de ces « riches » étrangers qui venaient irriguer l’économie portugaise avec plus d’un million d’euros (1 319 770 €) par couple sur 25 ans.

C’est une très mauvaise affaire pour l’économie locale.  

Remarquons qu’il n’y a qu’une très petite différence pour ce montant entre la situation A (1 319 770 €) et la situation B (1 325 053 €) c’est peut-être sur ce critère que les cranes d’œuf portugais ont proposé la nouvelle mesure fiscale : mais cette mesure ne tient, en fait, pas compte de la réaction individuelle de ces couples candidats à la retraite au soleil. Dans le premier cas (situation A) ils venaient passer leur retraite au Portugal. Dans le second (situation B) ils vont plutôt sur la côte d’azur (ou ailleurs) en France.

La satisfaction socialiste de la revendication d’égalité devant l’impôt des citoyens locaux portugais, qui voyaient d’un mauvais œil ces "étrangers qui ne payent pas d’impôt" coûte donc à ces même citoyens la modique somme (actualisée) de 1 319 770 € par couple "dissuadé". On peut appeler ça "se tirer une balle dans le pied".

C’est une illustration frappante du pamphlet de Frédéric Bastiat : Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas.


[1] La VAN est la valeur qu’on peut attribuer aujourd’hui à une dépense ou une recette qui sera effective dans x années, en prenant un taux d’actualisation (TA) raisonnable. La VAN d’une recette prévue de 1 000 € dans 5 ans n’est évidemment pas de 1 000 €. Elle est inférieure à 1 000 € et on peut considérer qu’elle est égale au montant qu’il faudrait placer au taux d’intérêt annuel T pour avoir exactement les 1 000 € au bout de 5 ans. Le taux d’actualisation TA est égal à ce taux d’intérêt T. L’actualisation permet d’additionner les valeurs des montants perçus ou dépensés à des dates futures afin de connaître la valeur totale d’un projet. (On dit que c’est parce que la VAN est une fonction linéaire des cashs-flows, mais on n’a pas besoin de savoir pourquoi pour le faire).

Sur le WEB : Contrepoints