Les habits neufs de lEmpereur

Al Gore coulant
Illustration par John Gara / BuzzFeed; Joe Raedle / Getty Images ; Saul Loeb / Getty Images

En janvier dernier, Al Gore a rempli un bateau de scientifiques, de donateurs et de célébrités. Destination : l'Antarctique, sujet : le changement climatique.

Richard Branson, James Cameron, Ted Turner, Tom Brokaw, et Tommy Lee Jones ont rejoint plus de cent autres passagers payants - le top-cent du panier d'Al Gore - sur le National Geographic Explorer, un brise-glace de 367 pieds pour aller voir "tout près et en personne" les effets du réchauffement climatique, sur l'invitation de l'association de l'ancien vice président, le Climate Reality Project. Le chanteur Jason Mraz, autre passager embarqué sur la tournée antarctique d'Al Gore décrira plus tard sur son blog le voyage comme "une sorte de symposium flottant ressemblant beaucoup aux séries des TED Talks".

La réaction des activistes du changement climatique de retour dans une région du monde plus peuplée était plutôt des sarcasmes : ce voyage, et le Climate Reality Project ont-ils confié en privé n'a pas servi à grand chose pour le mouvement que Gore espérait révolutionnaire quand il fonda son groupe en 2006.

Dans les années qui ont suivi le documentaire oscarisé "Une vérité qui dérange" et le Prix Nobel de la Paix qui ont fait d'Al Gore le numéro un du changement climatique dans le monde, l'organisation activiste qu'il avait créée en s'appuyant sur sa notoriété s'est constamment rétréci, comme d'ailleurs la haute mission qu'il lui avait assignée : créer un mouvement mondial non partisan autour du réchauffement climatique.

Les chiffres, tirés d'une compilation des déclarations fiscales sur les organisations sans but lucratif montrent que le changement a été sévère : en 2009, alors au sommet de sa gloire, l'organisation d'Al Gore comptait plus de 300 employés et comportait 40 bureaux régionaux à travers 28 états, ainsi qu'un budget très sérieux : 28 millions de dollars en frais de publicité et de promotion ainsi que 200 000 dollars en frais de lobbying, au moment du sommet de la bataille de la loi sur la bourse du carbone au Capitole.

Aujourd'hui 1, l'organisation ne comporte plus que 30 personnes et a abandonné ses bureaux régionaux - tous fermés - au profit d'un système fondé sur l'Internet beaucoup moins cher, implanté à Washington. Les dépenses de publicité sont passées de millions à des milliers, et le lobbying des parlementaires a disparu. Les dons et les financements ont décliné aussi, passant de 87,4 millions en 2008 à 17,6 millions en 2011, et de nombreux donateurs à haut profil se sont éloignés, l'une d'entre eux nous ayant avoué qu'elle trouvait la vision initiale de l'organisation "très naïve".

Les publicités télévisées brillantes et omniprésentes des premières années produites par l'agence qui a fait le célèbre gecko de l'Assurance Auto Geico ont été remplacées par des publicités sur le web. Seul un effort (le "Reality Drop") est actuellement maibtenu pour aider les activistes qui restent à commenter les articles écrits par des sceptiques.

Certains activistes du changement climatique qui considérent aujourd'hui le Climate Reality Project se demandent ce qu'il peut bien y avoir de nouveau dans sa nième mouture. Cependant, en témoignage de l'ancienne gloire d'Al Gore , la plupart de ces commentaires restent privés.

"Je n'arrive pas réellement à penser qu'il y a plus à dire sur les efforts d'Al Gore qui soit à garder dans nos tablettes" nous à dit un personnage important parmi les activistes du changement climatique, dans un email typique. 

Gore Jason Mraz
Al Gore pose pour une photo avec le chanteur Jason Mraz (à gauche) en route sur la croisière glacaire du Climate Reality Project dans l'hémisphère sud en janvier dernier.  Crédit : Jason Mraz / Via jasonmraz.com

Les supporters de l'équipe d'Al Gore y compris le staff de direction de son groupe déclarent que le changement d'objectif de son organisme - qui s'appelait initialement Alliance for Climate Protection - reflète la modification du débat sur le climat qui a transformé tous les acteurs du mouvement depuis qu'Al Gore a remporté son Oscar en 2007.

En six ans, un Président démocrate a été élu. Un Congrés à majorité démocrate a èchoué dans sa tentative d'imposer une loi limitant les émissions de carbone; et une révolution conservatrice à l'intérieur du GOP 2 a bannide la politique générale du parti dépublicain toute discussion concernant une possible entente sur le changement climatique. En 2008, les deux candidats à la Maison Blanche devaient, au cours de leur campagne nationale, vendre aux électeurs leurs solutions au changement climatique ; en 2012, le sujet n'a pas figuré une seule fois dans un débat. La question a semblé renaître cette année lorsque le Président Obama, à la suite du cyclone Sandy a donné à ce sujet une place centrale dans son discours inaugural, à la grande joie des activistes, remettant le problème sur la table au moment où les sceptiques sont plus forts que jamais.

Il ne fait pas de doute que l'organisation d'Al Gore soit significativement plus petite en taille et en portée depuis son lancement. Revenons en arrière : Le lauréat du Prix Nobel voulait "une campagne aussi chère et aussi puissante que le lancement d'un nouveau produit par une grosse société", phrase rapporté par "60 minutes" en 2008 dans un article consacré aux premiers efforts d'Al Gore. A cette époque, la presse notait que la couverture totale des publicités comportait un nombre inhabituel d'alliés : Al Sharpton et Pat Robertson dans un spot publicitaire, Nancy Pelosi et Newt Gingrich dans un autre.Ces spots sont apparus en prime-time dans des émissions réservées aux étoiles américaines.

Aujourd'hui, les membres du staff d'Al Gore nous disent dans une discussion par mail que l'effort n'a pas été réduit - "l'organisation a simplement trouvé une niche 3" déclare Dan Stiles, chef des opérations 4 du Climate Reality Project dans une interview qu'il nous a accordée sur l'histoire de leur organisation."Je ne pense pas que ce que nous faisons maintenant soit moins large que ce que nous faisions avant" dit Stiles. "Nos campagnes ne sont pas moins larges, mais nous travaillons maintenant dans un espace fondé sur l'Internet".

Seulement, une personne proche d'Al Gore, qui était déjà présente à la création de l'Alliance for Climate Protection, membre du comité de direction de l'organisation nous a décrit le projet original comme quelque chose qui devait ressembler à l'Apple Computer du changement climatique. Il y a eu un logo très cher, décrit dans le New-York Times comme une "réécriture du design Suisse/Moderniste des années 1960". Il ya eu Maggie Fox la pdg 5, vétéran de 30 ans dans l'organisation environnementale et progressiste. Il y a eu enfin l'objectif : revitaliser l'activisme du changement climatique, construire un mouvement national dont les adeptes se concentreraient uniquement sur des solutions précises au problème plutôt que d'agiter un épouvantail sur le futur dans lequel le changement climatique ne resterait qu'un vague concept.

Al Sharpton et Pat Robertson

Le Révérent Al Sharpton et Pat Robertson, une paire antagoniste inhabituelle tournent pour Al Gore une publicité sur le changement climatique à Virginia Beach en 2008, élément d'une campagne publicitaire de plusieurs millions de dollars. Crédit : Alliance for Climate Protection / Via thedailygreen.com

"Lorsque nous avons commencé, l'objectif était le lobbying des grandes organisations nationales et le ralliement de tout le pays" nous dit l'ancien dirigeant. "l'Alliance était supposée être une grande force du changement climatique, l'organisation qui avait fédéré l'Amérique derrière le problème".

En 2009, le paysage politique a changé. Comme le changement climatique avait les faveurs de Washington, l'organisation d'Al Gore s'est orientée presque entièrement vers le lobbying du Congrès, afin de faire passer la loi sur le changement climatique. Cette année-là, l'organisation a investi dans 40 bureaux régionaux répartis dans le pays, a dépensé des centaines de milliers de dollars dans le lobbying direct de personnalités du gouvernement et a renforçé son staff et son armée de volontaires afin de créer des partenariats avec les grandes organisations plus anciennes comme le Sierra Club. "Après le projet de loi, la décision fut prise de déplacer l'Alliance vers Washington et de se concentrer sur la loi sur le changement climatique" nous dit cette personne connaissant bien les premières années de l'organisation.

Stiles nous décrit ce changement de régime significatif et onéreux comme la période appelée en interne le "Chapitre 2" du Climate Reality Project (Le "Chapitre 1" correspondait aux années 2007 et 2008, quand l'organisation se concentra sur sa campagne médiatique nationale). "Pour susciter un large soutien public au passage de la législation sur le changement climatique". D'après Stiles, l'organisation "S'est concentrée sur l'élaboration d'une campagne de terrain à travers l'ensemble des Etats-Unis, ce qui impliquait une large expansion de notre staff". 

Ce mouvement s'avéra être une erreur. Au lieu de transformer l'organisation d'Al Gore en une grande institution nationale, celle-ci s'en trouva largement diminuée.

"Transformer l'organisation en un groupe de lobbying n'a pas réellement marché" nous déclare l'ancien dirigeant de l'Alliance.

Les conservateurs se sont chargés de diaboliser la bourse du carbone qui était devenue le centre de leurs efforts en 2009 et la législation acheva de mourir au Sénat, provoquant la descente en vrille de la communauté du changement climatique et de l'organisation d'Al Gore.

"Nous savons tous ce qui est arrivé sur cette affaire" dit Stiles au sujet de cette loi avortée. "Nous avons échoué dans la bataille législative et nous nous sommes accordé quelque temps en tant qu'organisation avec notre président le vice-président Al Gore pour remonter en arrière et chercher ce que nous avions manqué et pourquoi notre mouvement n'était pas arrivé premier".

Cet examen de conscience dit Stiles a conduit notre groupe à la mouture actuelle : "Chapitre 3". Des braises de l'effort de lobbying est né une Alliance plus petite et moins ambitieuse. L'organisation qui avait prévu de révolutionner le combat du changement climatique s'est finalement contentée de prendre une petite part dans le mouvement. "Nous avons réalisé que notre niche c'était de rassembler des leaders de la publicité et des médias sociaux et de diffuser des messages produits par les sociétés les plus innovantes du monde" nous dit Stiles.  

L'ancien dirigeant avoue que c'était la fin des grandes ambitions. "Chacun s'est replié et les opérations de grande envergure on cessé" nous dit-il. Al Gore lui-même a pris du recul en raison du fait que son engagement était plutôt perçu comme politique, ce qui n'était pas le cas au début, lorsque il n'y avait que son documentaire international.

La réduction des opérations a entraîné un baisse d'intérêt de la part des médias nationaux - et également de la part des bailleurs de fond de la première heure. Susie Tomkins Buell, donatrice californienne démocrate, une des meilleures amies d'Hillary Clinton - qui a donné 5 millions de dollars à l'organisation en 2007 dit qu'elle ne l'a pas "suivi beaucoup" ces temps-ci ni continué à contribuer.

Buell nous a dit son admiration pour Al Gore - "pour sa persévérance" a-t-elle déclaré au téléphone - mais a reconnu une certaine frustration devant le manque de progrès de son organisation ainsi que devant le mouvement climatique en général.(L'année dernière, elle a décliné ostensiblement sa contribution à la campagne de réélection d'Obama parce que, disait-elle il n'avait pas été "assez disert" sur les problème d'environnement).

"Je ne regrette pas de l'avoir fait" a dit Buell à propos de son premier don. "Je pense, honnêtement, que nous avons tous été naïfs. Nous pensions que cela allait s'imposer. J'avais réellement estimé qu'avec le bon média et toutes les choses en place, nous pourrions réellement amener le problème sur le devant de la scène et le résoudre pour du bon".

L'organisation d'Al Gore d'après Stiles se réduit maintenant à une 'machine [à convaincre]' - mais pratiquement, cela signifie que l'organisation dépense moins, se fait moins financer et emploie moins de monde.

Les efforts actuels comprennent aujourd'hui des "formations pour leaders" pour le Climate Reality Leadership Corps, un groupe de volontaires bien informés des dernières informations climatiques, formés à parler en public et versés dans la rhétorique qui a rendu "Une vérité qui dérange" aussi accessible. Plus tôt cette année, Al Gore a tenu deux formations pour leaders, une à Istanbul et l'autre à Chicago. Entre ces deux évènements, l'organisation a formé 1 500 nouvelles personnes dont 100 étaient des membres de "l'Organisation pour l'action", un groupe d'organisations d'Obama, dernier acteur en date du mouvement climatique. Une des participante de la session de Chicago a expliqué qu'elle avait appris à "communiquer sur le changement climatique de façon informative et convaincante". 

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Al Gore donne une présentation sur le changement climatique qui a servi de pièce maitresse pour son documentaire aux récompenses académiques. Crédit :Eric Lee / Paramount Classics

En dehors des formations, l'organisation d'Al Gore se concentre sur le monde digital essayant de raconter l'histoire du changement climatique et de culpabiliser les sceptiques sur la toile. Le programme appelé "Reality drop" encore en phase beta 6 permet aux usagers de faire apparaître à l'écran des commentaires préenregistrés sur des articles qui, d'après l'organisation, faussent les faits concernant le changement climatique. Cet effort a attiré l'attention de l'Institut Heartland, la plus grande organisation de sceptiques des USA - mais sans en impressionner les dirigeants.

"Ils se créditent eux-mêmes de 55 'mises au point' dans l'un de nosrécents articles sur le web. J'en approuve une seule pour la postérité" déclare Jim Lakely, directeur de la communication à L'Institut Heartland, principal auteur des articles postés sur le web, "ce qui fait que leur cris de 'victoire' sont aussi exagérés que la catastrophe climatique causée par le genre humain".

Plus d'un activiste du changement climatique déclare en privé qu'il serait mieux pour Al Gore d'orienter ses prouesses de collecteur de fonds et sa notoriété, vers d'autres organisations à l'heure actuelle plus durables et d'abandonner l'idée de gérer lui-même les opérations. Al Gore et ses prouesses sont encore considérés, mais il semble qu'il y ait des confusions sur ce que fait exactement son organisation.

"Ils ont produit quelque chose d'étonnant à la fin de l'année dernière : une émission en direct de 24 heures sur le climat qui a fait le tour du globe" nous a dit Kert Davies, directeur de recherches à Greenpeace à propos d'une video en direct émise en novembre dernier et qui a rassemblé 14 millions de spectateurs uniques dans le monde. Davies a cité aussi L'influence continue d'Al Gore comme une voix singulière dans la communauté du changement climatique ; l'ancien vice-président a donné récemment une interview sur le sujet au Washington Post. "Ils ont du jus et du cash, et ils font un tas de choses derrière la scène. Et ils ont Al Gore".

Bien que l'organisation ait abandonné le lobbying depuis longtemps, les activistes du changement climatique associent toujours cette activité à leurs efforts.

"Je suis sur leur liste d'emails, et c'est à peu près tout ce que je sais" nous dit Daniel Lessler, attaché de presse de 350.org une startup sur le changement climatique qui a travaillé avec le donateur milliardaire démocrate Tom Stayer. "Il semble qu'ils veuillent mettre la pression sur les sceptiques du Congrès". 

Stiles nous a décrit un troisième groupe d'actions effectué par l'organisation du changement climatique de'Al Gore. Celui-ci ne met plus en scène Al Gore et Steve Jobs. Plutôt que de révolutionner le mouvement, le groupe d'Al Gore se positionne comme une organisation d'aide dans la bataille du changement climatique.

"Tout depuis ce que 350.org fait et leur impact sur le mouvement, jusqu'à ce que nous faisons et notre impact sur le mouvement - nous contribuons tous à la dynamique présente comme nous le ressentons" nous dit Stiles à qui nous avions demandé ce que l'organisation d'Al Gore avait apporté au mouvement du changement climatique. "Cela nous prend totalement, et c'est réellement notre façon d'avancer. C'est tous ensemble, et sans regarder ce qu'une organisation peut faire par rapport à une autre".


(1) 3 septembre 2013

(2) GOP = Grand Old Party - Surnom du parti Républicain.

(3) En français dans le texte.

(4) COO :chief operating officer.

(5) CEO : chief operating officer.

(6)  En informatique la phase béta est la phase pendant laquelle le programme est publié, mais reste sujet à correction.

15 décembre 2013