Les habits neufs de lEmpereur

Nous avons vu il y a quelque temps  comment Stéphane Foucart du Monde tentait d'expliquer la  "stabilisation" ou la "pause" dans le réchauffement climatique. Il faut dire que le développement de ce phénomène dérange beaucoup les convaincus du réchauffement climatique d'origine anthropique, et qu'en conséquence, ceux-ci s'efforcent d'extraire cette épine malencontreusement introduite par Dame Nature dans leur pied. Sylvestre Huet de Libération, journal qui n'intéresse malheureusement pour lui plus beaucoup de lecteurs, est lui très expéditif : dans un titre libérationesque il exécute froidement cette anomalie : "La 'pause' du réchauffement n'existe pas". Et vlan !

La preuve de cette affirmation surprenante, Huet est allé la chercher dans une honnête revue météorologiste, The Quarterly Journal of the Royal Meteorological Society (QJRMS). Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, le QJRMS publie huit numéros par an. C'est une des plus prestigieuses revues du monde météorologique. L'article en question émane de deux jeunes chercheurs : le docteur Kevin Cowtan spécialiste en cristallographie X 1, et l'étudiant doctorant  Robert Way 2. Huet insiste d'ailleurs sur les dons en mathématiques de Cowtan, ce qui est effectivement nécessaire pour rectifier les données de température analysées par le Hadley Centre, sans que cela soit, peut-être, suffisant.

Pour sa démonstration, Huet va d'ailleurs nettement plus loin que nos deux chercheurs météo-cristallo-géographiques qui pensent avoir découvert un biais et de tenter de le corriger, sans parler de pause ou de pallier. Pour lui, Cowtan et Way ont trouvé une grave erreur dans les valeurs de températures publiée par le Hadley Centre, et ils ont réussi à la corriger. Huet en déduit, peut-être un peu trop rapidement, qu'il n'y a plus de plateau dans l'évolution des températures et donc que la "pause" du réchauffement n'existe plus. CQFD. 

Malheureusement, il y a un (gros) bémol. En effet, si on regarde la courbe du Hadley Centre corrigée et contrairement à ce que Huet essaye d'introduire dans la tête du lecteur,  le plateau existe toujours. En voici la preuve, obtenue simplement en colorant le plateau en bleu :

Had4 hybrid std

Courbe des données du Hadley Centre (Hadcrut4) corrigées par la méthode mathématique de Cowtan et Way
La partie montante est en rouge et le plateau horizontal est en bleu, mais il s'agit bien de la même série de données.
Originehad4_hybrid.tempMonthly temperature series for hybrid reconstruction
Notons que Huet ne parle jamais des données réelles publiées par les autres organismes qui collectent et publient des données de température. Il est donc intéressant de voir ce que tous ces organismes disent, pour voir de quoi l'on parle réellement. C'est ce que nous faisons ci-dessous, en utilisant, bien que leurs qualités graphiques soient plutôt réduites, les courbes fournies par une source impartiale bien connue de tous ceux qui s'intéressent à la climatologie : le site www.woodfortrees.org. Voici donc les courbes de températures proposées par ce site, provenant de quatre sources différentes : Le GISS de la NASA, le Hadley Centre, Les mesures satellitaires (MSU RSS) et enfin l'index propriétaire du site woodfortrees pour la période 2002 - 2013. 

GISS LOTI HADCRUT4
NASA (GISS) : GISTEMP Hadley Centre : HADCRUT4
RSS MSU WFT
Satellite : RSS - MSU Site www.woodfortrees.org : index propriétaire

Que nous apprend l'examen de ces courbes ? Eh bien que pour les onze années écoulées, que la moyenne des températures de surface du globe est restée à peu près stable ou légèrement descendante. Ce qu'en langage commun on appelle bien un plateau ou une pause...

Diffrences McIntyreRemarquons que la troisième courbe (RSS - MSU) est construite à partir de données satellitaires. Or, ce sont précisément ces données qui ont servi à corriger les données HADCRUT4 ! Il y a donc, dès le départ, une ambiguïté assez étrange : comment les données satellitaires ont-elles pu servir à corriger les données HADCRUT4 de façon à donner une pente plutôt montante alors que ces mêmes données satellitaires présentent une pente légèrement descendante ?

La réponse à cette question a été donnée par Steve McIntyre, le célèbre pourfendeur de la courbe en forme de crosse de hockey de Mann.

Pour sa démonstration, McIntyre commence par construire, la courbe des différences entre les données initiales HADCRUT4 et les données HADCRUT4 corrigées par Cowtan et Way :

L'aspect "crosse de hockey" de cette nouvelle courbe apparaît tout de suite : les "corrections" s'annulent entre elles jusqu'en 2005, et se mettent ensuite à croître régulièrement de 2005 à aujourd'hui :  en fait, il existe donc bien un biais, mais, c'est probablement plutôt dans les corrections qu'il faut le chercher. 

Comme Cowtan et Way l'expliquent, les corrections apportent une certaine perte d'information. McIntyre recherche donc ensuite quelles zones géographiques ont subi cette perte d'information. Pour cela, il construit une image visualisant les carrés dans lesquels ont eu lieu les pertes d'information : l'intensité de la teinte de chaque carré est proportionnelle à cette perte :

cell frequency

on remarque que cette perte se fait essentiellement autour de l'Antarctique, ainsi que (mais nettement plus faiblement) dans la zone polaire arctique. L'opération mathématique conduite par Cowtan et Way conduit donc à ignorer un certain nombre de données dans des zones géographiques précises : l'Antarctique et (un peu) l'Arctique.

Polar ice extend
Extension de la glace de mer autour de l'Antarctique (origine : National Snow and Ice Data Center, University of Colorado, Boulder).

Les conséquences de cet "oubli" involontaire sont indirectes, et McIntyre met très bien le doigt dessus. En effet, que se passe-t-il précisément dans ces zones (essentiellement marines) qui conduit à un biais dans les valeurs des températures ? Ces valeurs de températures sont essentiellement enregistrées par des  navires qui croisent dans la région et qui vont alimenter les stations habitées, Mais remarquons que :

- en Arctique, les stations habitées sont alimentées 24 heures sur 24 et 365 jours par an mais par avion. Les stations automatiques situées autour des stations habitées sont régulièrement entretenues, et il n'y a pas de variation saisonnière concernant la récupération des données de température.

- en Antarctique, la situation est radicalement différente : La glace de mer qui atteint son maximum en septembre crée une barrière pratiquement impénétrable entre la mer libre et les bases situées sur la périphérie du continent antarctique (Voir la carte de l'extension de la glace de mer autour de l'Antarctique ci-contre). Or, ce sont les bateaux qui alimentent ces bases qui effectuent également les mesures maritimes de température dans cette zone. Les valeurs de température de cette zone sont donc inaccessibles au cours de l'hiver antarctique. Il convient donc de s'intéresser aux valeurs de ces température "perdues".

La région du pôle nord subit actuellement un hausse de températures constituant précisément l'argument phare des alarmistes qui décrivent toujours ce phénomène en essayant d'en montrer les cotés inquiétants (encore qu'en 2013, leurs espoirs doivent être déçus, car la banquise arctique présente cette année une tendance nette à retrouver de la vigueur).

Les alarmistes, par contre, ne parlent jamais de l'état de la banquise coté sud. Et pour cause : celle-ci bat record sur record année après année. Mais ce sont des records d'extension et non pas de réduction, comme le montrent les courbes ci-dessous. Le remplacement de la mer libre par la banquise dans cette région entourant le continent antarctique doit précisément s'accompagner logiquement d'une baisse significative des températures de surface, puisque on remplace la température de surface de l'eau de mer (SST) limitée vers -2 °C par une température de surface de la banquise qui peut, elle, descendre très en-dessous de cette valeur. Et c'est précisément les valeurs de températures de cette région que l'opération mathématique de Cowtan et Way élimine.

Il en résulte tout aussi mathématiquement, que l'opération introduit un biais systématique dont l'importance croît avec l'extension, année après année, de la banquise antarctique figurée en rouge ci-dessous :

arc antarc 1979 2012

L'examen de ces courbes dans le contexte qu'on vient d'évoquer conduit aux conclusions suivantes :

Dans la région arctique, il n'y a pas de saisonnalité pour les stations et on peut penser que les pertes de données consécutives à l'opération mathématique ne modifient pas sensiblement les valeurs des températures données par les stations, et donc ces dernières reflètent fidèlement la diminution de la surface de la banquise exprimée par la courbe bleue ci-dessus.

Dans la région antarctique, l'augmentation de l'extension de la banquise exprimée par la courbe rouge se situe en plein dans la zone où l'opération mathématique de Cowtan et Way élimine une partie des données de température. Or, ces températures diminuent globalement, puisque l'extension de la banquise augmente dans le temps. Il en résulte un biais systématique croissant qui peut expliquer  l'augmentation dans le temps de la correction appliquée par Cowtan et Way visible sur le graphique "Difference between CW2013 Hybrid and Hadcrut4" à partir de 2005.

Résumons-nous : le fameux "biais" découvert par Cowtan et Way au moyen d'une méthode qui modifie certaines données et en élimine d'autres n'a que peu de chances d'exister vraiment, compte tenu du fait que la méthode mathématique appliquée pour corriger ce biais apporte elle-même un biais dans l'autre sens. En outre, cette méthode sensée faire disparaître le "plateau" constaté par toutes les sources de données des températures de surface ne fait, en fait, rien disparaître du tout, mais se contente d'atténuer le plateau en rétablissant une certaine pente, tout à fait artificielle

Le reste de l'article de Huet n'apporte pas grand chose de plus sur l'inexistence du palier des températures. Huet y dénonce la polémique autour des courbes de température, mais l'alimente lui-même. L'angoisse de voir les thèses qu'on a défendues de bonne foi pendant des années, battues en brèche inexorablement par les observations réelles peut sans doute expliquer cette attitude, partagée d'ailleurs par un certain nombre de personnes ou d'organismes. Le GIEC, par exemple, adopte une attitude similaire jusqu'au-boutiste dans son AR5 alors qu'entre nous, il aurait pu profiter de l'occasion pour mettre un tout petit peu d'eau dans son vin. En Allemagne, un autre scientifique, Stefan Rahmstorf qui a sombré lui aussi dans l'excès réchauffiste, invoque en vrac des phénomènes divers pour expliquer ce plateau. En France, Stéphane Foucart du Monde a, de son coté, carrément changé son angle d'attaque en abandonnant (provisoirement ?) le CO2 réchauffeur, et en se concentrant sur le CO2 acidifieur d'océan... Toutes ces attitudes ressemblent de plus en plus à des tentatives désespérées pour conserver ses rêves.

Il n'est pas impossible que dans un avenir prochain, le retournement de veste d'un réchauffiste de premier plan puisse déclencher une réaction en chaîne dans le clan des acharnés. L'avenir nous le dira, comme d'ailleurs un événement non prévu comme un El Niño exceptionnel pourrait faire brutalement remonter la moyenne des températures et relancer le débat... Bien que personnellement, je ne croie guère à cette dernière hypothèse, je ne prétends pas non plus détenir la Vérité...

Note du 8 octobre 2014

La NASA vient de publier unarticle qui est un démenti assez catégorique de l'hypothèse de la "chaleur cachée au fond des océans" émise par Kevin Trenberth, et reprise par Huet. Ironiquement, les défenseurs de la foi réchauffistes, "Skeptical Science" s'étaient servis de l'hypothèse de Trenberth pour en rajouter sur le "réchauffement qui s'accélérait malgré les apparences".


(1) La cristallographie X est une branche de la chimie analytique permettant de déterminer l'arrangement des atomes d'un cristal par l'analyse des angles et de l'intensité de réflexion d'un faisceau de rayons X sur le cristal.

(2) Robert G. Way est inuit, ce qui lui donneune qualification spéciale (?) dans l'analyse des phénomènes arctiques et, partant, de l'évolution future du climat... il est aujourd'hui âgé de 22 ans.

(3) Voir la biographie de Sylvestre Huet.

2 janvier 2014