Les habits neufs de lEmpereur

Titre : voir note 1.

On comment la télévision nous bourre le mou sur le climat

Carte moderne
Figure 1 Baie de Chesapeake aujourd'hui. Comparer avec la carte de la figure 2.
Carte ancienne
Figure 2 Carte de 1755 de la baie de Chesapeake montrant à l'époque, la situation de l'ile Tangier, de superficie considérablementplus grande qu’aujourd’hui. (La mer a été recolorée pour faciliter la reconnaissance des terres).

La chose s’est faite si naturellement que je ne pouvais en croire ni mes yeux, ni mes oreilles. En effet, dans l’émission    C dans l’air de lundi dernier 15 novembre 2016, un reportage fallacieux a réussi à berner les participants de l’émission en leur faisant croire que le changement climatique provoquait une montée rapide de la mer sur une ile située à 250 kilomètres de Washington, et que cette ile allait être rapidement rayée de la carte : toujours les gaz à effet de serre, les efforts de tous les pays pour lutter contre le réchauffement climatique, et ce *#*%*! de Trump qui ne croit pas au réchauffement alors qu'il peut voir pourtant ses conséquences directes à l'ile Tangier.

Aucun de ces illustres participants n’a semblé mettre en doute les affirmations de ce reportage qui paraissaient marquées au coin du bon sens et qui étaient illustrées par l’interview de plusieurs habitants de l’ile Tangier.

Pourtant, et ce fut mon premier réflexe d’étonnement, un exemple aussi proche se devait d’être connu : or, c’était la première fois que j’en entendais parler. De plus, la montée du niveau de l’Océan Atlantique est soigneusement surveillée par les satellites et les marégraphes, et une anomalie capable de rayer de la carte en quelques années une ile de la côte ouest devrait être célèbre : or ce n’est pas le cas. Enfin, des journalistes au fait des moindres évènements se devaient d’avoir une opinion sur ce cas : or, aucun des participants de l’émission n’a réagi comme une personne au courant des faits. Tout cela ressemblait curieusement à un canular. Il était donc indispensable de vérifier les affirmations de ce reportage.

Retour dans le monde réel

L’ile Tangier est située à l’entrée de la baie de Chesapeake qui est l’estuaire du Delaware. (Le fleuve Delaware prend sa source dans l’État de New-York et marque la frontière entre cet État et l’État de Pennsylvanie). L’ile Tangier est célèbre dans la région, car elle est le siège d’un mouvement de terrain qui la fait s’enfoncer petit à petit dans la mer. Ce mouvement s’ajoute à la montée régulière du niveau de la mer, montée qui a commencé à la fin du maximum de la dernière époque glaciaire, il y a environ 20 000 ans. (Et voilà la baudruche qui se dégonfle d’un seul coup !)

Découverte en 1608, l’ile fut habitée à partir de 1686 par la famille Crockett. Plusieurs habitants actuels de l’ile portent d’ailleurs ce nom. Dès le début, il fut reconnu que l’ile était lentement submergée par la mer. Une carte datée de 1755 permet de le constater très précisément. La comparaison avec une carte moderne (figure 1) montre en effet que la superficie de l’ile était beaucoup plus importante à cette époque qu’aujourd’hui, et fait apparaître plusieurs iles aujourd’hui submergées. Or, en ces temps, le peu de CO2 émis par les hommes n’avait pas encore fait varier la concentration atmosphérique de ce gaz, et on ne pouvait évidemment pas accuser celui-ci d’être la cause d’un « changement climatique » quelconque…

La submersion de l’ile observée aujourd’hui ne semble donc pas être un phénomène déclenché par le « changement climatique » comme le reportage voudrait nous le faire croire. (Et cependant ce reportage a immédiatement convaincu sans effort les cinq participants à l’émission C dans l’air).

L’évolution du niveau de la mer entrainant une submersion est très exactement quantifiée par ce qu’on appelle le niveau relatif de la mer (en anglais RSLR pour Relative Sea Level Rise) qui est mesuré, mieux que les satellites, par les marégraphes2. Le RSLR mesure en effet le niveau relatif de la mer par rapport au terrain. Le marégraphe le plus proche et dont les données remontent suffisamment loin dans le temps sans interruption importante est celui d’Atlantic City situé à moins de 50 km à vol d’oiseau de l’ile Tangier3.

La figure 3 montre l’évolution du RSLR depuis 1911, époque où l’on considère que les émissions de CO2 dans l’atmosphère étaient sans influence visible sur le climat, et donc sur la montée du niveau de la mer. Cette figure est importante, parce qu’elle montre, sans aucune ambigüité, une évolution très régulière et linéaire4 du niveau relatif de la mer dans cette zone. Le niveau de la mer s’élève au rythme de 4 millimètres par an, sans accélération ni décélération constatées. On sait que l’altitude moyenne de l’ile Tangier était en 2010 de 0,9 m ce qui est très faible et ce qui explique que l’ile a déjà été à plusieurs reprises totalement recouverte par la mer à l’occasion des récentes tempêtes tropicales.

Compte tenu de ces données, on peut estimer que l’ile sera totalement recouverte par la mer en 225 ans (0,9/0,004), et même beaucoup plus tôt si on considère que les recouvrements totaux à l’occasion de tempêtes seront de plus en plus fréquents.

Les vraies raisons de la montée du niveau de la mer autour de l’ile Tangier

On sait que le RSLR est localement plus important dans la zone de la côte atlantique nord-américaine qui s’étend du Cap Hatteras (Caroline du Nord) à Boston (Massachussetts). Ce fait est dû à la subsidence5 terrestre locale6. Cette subsidence est elle-même causée par :

  • Le rebond glaciaire dû à la fonte du manteau de glace couvrant les Laurentides à la dernière époque glaciaire. Ce rebond est le phénomène qui fait que les terres recouvertes par de fortes épaisseurs de glace ont tendance, une fois que les glaces sont parties, à remonter lentement pendant une période de temps s’étalant sur plusieurs dizaines de milliers d’années. Le phénomène inverse est évidemment constaté sur les terres voisines ou les fonds marins voisins s’ils n’ont pas été recouverts par la glace. C’est le cas de l’ile Tangier.
  • L’exploitation des nappes d’eau souterraines. La région en question a fait l’objet, depuis une époque reculée d’une exploitation intensive des nappes phréatiques, le débit d’exploitation étant très supérieur au débit de recharge des nappes. Ce phénomène entraine, lui aussi, une lente subsidence des terrains.
  • Les effets de l’impact d’une météorite dans la région de Cap Charles (Virginie) il y a 35,5 millions d’années7
Marégraphe dAtlantic City
Figure 3 : Évolution du niveau local mensuel moyen de la mer depuis 1911 d’après le marégraphe d’Atlantic City

 

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Figure 4 : Evolution prévue de la submersion de l’ile Tangier dans les années à venir.
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Figure 5 : Travaux prévus ou en cours sur l’ile Tangier pour atténuer les effets de la submersion progressive

Le changement climatique n’est pas considéré comme une cause de cette subsidence, car il apparaît comme un facteur mineur dans ce cas précis, au regard des autres causes. En effet, si ce facteur était important, l’évolution du niveau de la mer montrerait une inflexion vers le haut perceptible sur la courbe ci-dessus à partir des années 1950. Et ce n’est visiblement pas le cas.

Le reportage présenté à l’émission C dans l’air du 15 novembre 2016 est donc fortement fallacieux. Il induit les téléspectateurs à penser que le changement climatique est la cause unique de la montée rapide du niveau de la mer sur l’ile Tangier et que celui-ci va provoquer la submersion complète de l’ile dans un avenir de quelques dizaines d’années.

En réalité, le phénomène n’a pas grand-chose à voir avec le changement climatique puisqu’il existait avant les émissions massives de gaz à effet de serre. Le reportage fait semble-t-il plutôt partie des nombreuses actions entreprises par ces bons petits soldats du roi climatique, plus royalistes que le roi lui-même, qui se sont donné pour objectif de faire accepter au public les dépenses inconsidérées des gouvernements dans l’organisation de "machins" aussi dispendieux qu’inutiles comme la transition énergétique ou encore l’installation sur le territoire national de dispositifs coûteux tels que les éoliennes ou les panneaux solaires qui sont réputés non émetteurs de gaz à effet de serre mais qui fonctionnent essentiellement comme des pompes à subventions faisant habilement passer l’argent de la poche des contribuables à celle de petits malins.

Pour ce qui concerne l’ile Tangier, celle-ci est bel et bien condamnée à terme, la seule incertitude restant dans l’époque exacte où elle sera devenue complètement invivable. En attendant, les sages et industrieux américains ont prévu d’installer autour de l’ile des gabions immergés et des dunes artificielles destinés à casser le flux maritime au Nord de l’ile lors des tempêtes (figure 5). Ces mêmes sages ont calculé le scénario de submersion progressive (figure 4).

 

 
 

Les images des figures 4 et 5 et les informations techniques sur l’ile Tangier proviennent de l’article suivant : Schulte, D. M. et al. Climate Change and the Evolution and Fate of the Tangier Islands of Chesapeake Bay, USA. Sci. Rep. 5, 17890; doi: 10.1038/srep17890 (2015).


[1] On va dire seulement trois "spécialistes". En effet, MM.Thomas Porcher et Christian de Perthuis sont plutôt des activistes du climat.

[2] Les satellites mesurent le changement du niveau de la mer par rapport au sphéroïde terrestre, alors que les marégraphes mesurent ce niveau par rapport au terrain local. Ces derniers peuvent donc mettre en évidence la submersion de la terre locale ce que ne peuvent pas faire les satellites.

[3] En fait, il faut contourner la péninsule Delmarva à l’Est de la baie ce qui porte le voyage par mer de l’ile Tangier à Atlantic City à 250 km environ.

[4] On emploi aujourd’hui souvent à tort l’adjectif "linéaire" pour désigner un mouvement en ligne droite. Le mot exact devrait être plutôt "rectiligne".Ici, "linéaire" signifie, sur le graphique : "de pente constante" On ne constate ni accélération ni décélération du mouvement.

[5] Subsidence : affaissement du sol.

[6] S.M. Barbosa, M.E. Silva : Low frequency sea level change in Chesapeake Bay: changing seasonality and long term trends.

[7] Christian Koeberl*, C. Wylie Poag, Wolf Uwe Reimold, Dion Brandt : Impact origin of the Chesapeake Bay structure and the source of the North American tektites.

Commentaires   

# Candide 20-11-2016 21:59
Pour les médias français, la cause est entendue : il faut tout faire pour limiter le réchauffement. Sauf que le "tout" n'est jamais précisé, parce qu'inconnu de la plupart des journalistes ou encore défini par :"limiter le réchauffement à 1,5 degré" sans jamais préciser comment. Cette dernière définition est importante, parce qu'elle permet toutes les interprétations possibles.
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# Le-Veilleur 24-11-2016 19:25
Bonjour,
Article intéressant, mais je suis perplexe face à la date du 15 décembre 2016, alors que nous sommes en novembre 2016... Avez vous le lien, ou le titre de l'émission de C dans l'air citée en référence ?
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# Pierre-Ernest 25-11-2016 10:10
Au temps pour moi...
"décembre" au lieu de "novembre", erreur stupide que je viens de rectifier.
Merci Le-Veilleur !
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# Pascal 27-11-2016 13:27
Le Replay de C dans l'air ne propose pas les émission de la semaine du 14 au 19 novembre !?
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# Liam 29-12-2016 15:38
Dans votre article,il manque le phénomène le plus important pour expliquer le RSLR : la dérive des continents qui se fait en trois dimensions et non en deux comme on a tendance à le simplifier. La majorité des côtes a tendance à baisser car les continents sont plus denses que les océans (effet inverse du rebond glaciaire), par contre, à proximité des chaines de montagnes récentes, elles ont tendance à monter.
En France, par exemple, à proximité des Alpes ou des Pyrénées, les côte montent, et en Bretagne, elles baisent.
L'effet du rebond glaciaire sur l'Amérique du nord est terminé depuis longtemps, c'est la densité du continent supérieur à celle de l’océan qui provoque un enfoncement des côtes.
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