Les habits neufs de lEmpereur

Nous sommes aujourd'hui dirigés par des politiques incapables d'évaluer scientifiquement les enjeux environnementaux

Non. Ce n'est pas le nom du film qui a succédé au petit chef-d'oeuvre de Paul Newman et Robert Redford. Ce n'est d'ailleurs pas un film. C'est la réalité vraie, celle qui se passe tous les jours sous nos yeux pas forcément ébahis : c'est un mouvement unique dans l'histoire, parce qu'il profite de la conjonction de deux évolutions qui sont restées très longtemps indépendantes l'une de l'autre :

l'évolution des connaissances d'une part, et l'évolution de la capacité d'assimilation du cerveau moyen de l'autre.

Jusqu'à une époque relativement récente, l'homme moyen, "l'honnête homme" moyen en savait assez sur ce qui concerne la nature, les choses et les gens pour être capable, à condition qu'on le lui explique clairement, de se faire une opinion précise de ce qui était bon ou de ce qui était néfaste pour ses semblables. De cette constatation était venue l'idée toute simple que des individus clairvoyants choisis parmi les honnêtes gens sauraient distinguer la direction à prendre pour le meilleur être possible de la communauté. La suite du raisonnement a conduit nos ainés à élaborer puis mettre en place (quelquefois dans la douleur) un système de démocratie représentative qui consiste à confier temporairement le pouvoir à des représentants élus par les citoyens.

Le pouvoir est donc exercé par des politiques issus de partis politiques. Ces derniers ont aujourd'hui les caractéristiques suivantes :

  • Leur formation est généralement littéraire 1. Peu d'entre eux possèdent un bagage scientifique. La maitrise de l'usage des mots se trouve, en effet, nettement du coté de la littérature ou encore du barreau. 
  • Ils sont "politiques à vie", c'est à dire qu'une fois introduits dans le système de gouvernement, ils abandonnent définitivement leur métier antérieur pour se consacrer uniquement à la politique.
  • Ils exercent souvent plusieurs fonctions électives, le plus souvent par l'intermédiaires de lieutenants qui détiennent en fait la fraction du pouvoir qui leur est dédiée.
  • Ils ne connaissent des dossiers que la partie superficielle qui permet la présentation et la discussion. Mais les mécanismes d'application des lois (les règlements) leur échappent souvent, car trop techniques. Les fonctionnaires chargés de la mis en oeuvre de ces mécanismes peuvent prendre pour eux une partie d'autant plus importante du pouvoir que les dossiers sont plus techniques. On peu même considérer que dans certains cas, ce sont eux qui possèdent le vrai pouvoir.

Par ailleurs, il faut bien le reconnaître : les éléments de décision qui concernent l'environnement sont devenus, au fil du temps, de plus en plus complexes - et même tellement complexes qu'ils se trouvent en grande partie hors de portée de compréhension de l'homme (ou de la femme) politique moyen(ne). Par exemple, parmi les personnages politiques de premier plan impliqués dans le domaine de l'écologieà l'heure actuelle en France, il n'y a guère que Nathalie Kosciusco-Moriset à posséder un bagage scientifique sérieux. Ségolène Royal, ministre de l'écologie etc. n'en a aucun. Et elle a s'est affublée de conseillers comme Sophie Bouchet-Petersen, ancienne de la LCR qui a été un temps conseillère culturelle de François Mitterand et qui occupe aujourd'hui le poste de "Chargée à la Délégation générale à la recherche scientifique et technique de programmes sur la socio-économie des transports, la socio-écologie et les piles à combustibles" 2. L'intitulé même de la fonction, trouvaille sans doute d'un fonctionnaire zélé et un tantinet provocateur prêterait plutôt à sourire si on oubliait que ce poste farfelu recouvre en fait des réalités tangibles et des prises de décision aux conséquences importantes. En Allemagne, il existe une exception heureuse : Angela merkel est docteur es sciences. Elle a soutenu sa thèse de doctorat dans le domaine de la chimie physique et elle est restée quelques temps chercheuse avant de se lancer dans la politique après la chute du Mur de Berlin.

Le fait de s'entourer de conseillers divers est un fait positif qui implique au moins la reconnaissance par l'intéressé de sa méconnaissance technique du domaine dont il est chargé. Cependant, le choix du conseiller reste en principe de la responsabilité du (ou de la) politique et aboutit en réalité comme je l'ai déjà dit plus haut à confier à ce dernier une partie importante du pouvoir. 

De ce fait, et en particulier dans le domaine de l'environnement, le pouvoir de décision est aujourd'hui partagé entre des personnes plutôt incompétentes, les politiques en général, ou à des personnes non nommées par le suffrage universel, les conseillers des politiques et les fonctionnaires chargés de l'exécution des lois. Cette situation dangereuse a été clairement analysée par Dominique Bourg, professeur à la faculté des géosciences et de l'environnement de l'université de Lausanne et Kerry Whiteside, professeur de sciences politiques au Marshall College, en Pennsylvanie dans un livre, "Vers une démocratie écologique" écrit en commun. Les solutions proposées par ces deux auteurs sont néanmoins trop théoriques à mon avis pour conduire à une solution rationnelle du problème. Ils proposent en effet de confier une partie du pouvoir à des ONG comme Greenpeace ou le WWF dont les buts, s'ils ne sont pas complètement publics, ne sont certainement pas la protection des citoyens dans leurs désirs et leurs actions, mais plutôt l'application d'une stratégie punitive aux relents malsains. Une autre partie du pouvoir serait confiée à des "jurys populaires". Les auteurs sont l'un suisse et l'autre américain : ils ne ressentent probablement pas comme le Français que je suis, le picotement d'angoisse que je ressens en lisant les mots associés "jury" et "populaire"...

La démocratie est entière ou alors elle n'est pas : le pouvoir doit être confié à des personnes par le suffrage universel et ce pouvoir doit pouvoir leur être retiré par le suffrage universel. Il n'y a pas d'alternative à ce principe, et la situation actuelle est inquiétante en ce sens que des décisions irréversibles concernant l'environnement et l'énergie peuvent aujourd'hui être prises par des politiques certes issus de l'exercice du suffrage universel, mais dont l'éducation aux problèmes scientifiques posés a été faite par des personnes non désignées par le suffrage universel.


(1) Par convention, j'oppose formation littéraire et formation scientifique en rangeant dans la catégorie "litteraire" tout ce qui n'est pas stricto sensu scientifique. La médecine, la physique sont "scientifiques". Le droit est "littéraire". 

(2) Voir : Le cabinet de Ségolène Royal au complet.