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Ce que nos "experts" n'avaient pas prévu

Le pétrole brut vogue aujourd'hui aux alentours de  46 -47 dollars le baril. En juillet dernier il était à plus de 100 dollars. En dépit d'un article imbécile du Monde, article qui fait partie de la série - abondante - des articles boursiers cherchant à tous prix à trouver une explication au moindre mouvement des cours, quitte à utiliser le même argument à la hausse et à la baisse, la chute se poursuit, et semble inexorable.

En France, la Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Energétique (TICPE) qui a remplacé la TIPP se monte, pour 2015, à 62,41 Euro par hectolitre pour le supercarburant. Ce montant est obtenu en divisant le montant total de la taxe pour l'année voté par l'Assemblée Nationale avec le Budget, par le volume estimé de la consommation. (L'intérêt de cette définition est que cette taxe ne varie pas avec le prix du brut). Le prix du supercarburant à la pompe est la somme du coût "produit" (pétrole brut + raffinage + transport + marge) de la  TIPP et de la TVA. La TVA (20 %) est calculée sur la somme coût produit + TIPP. (Nous sommes donc ici en présence d'une taxe sur la taxe...) Ajoutons que cette TVA n'est pas récupérable par les entreprises... (Inconvénient tourné par les entreprises en n'utilisant que du Diesel dont la TVA, elle, est récupérable).

Le graphique ci-contre indique comment varie le prix du supercarburant (ordonnée) lorsque le prix du pétrole varie de zéro à 200 dollars le baril (abscisse). SupercarburantLa courbe (droite) nous indique que passer de 100 $/baril à 50 $/baril pour le prix du brut a fait passer le prix du supercarburant de 1,80 à 1,25 euros le litre, soit une baisse de 30 %. On notera qu'en vertu du mode de calcul de la TICPE même si le pétrole était gratuit, le consommateur français payerait quand même environ 0,75 euros par litre... ce qui montre l'aspect absurde des taxes afférentes. 

A Houston, (Texas), le prix moyen du super est passé de 3,49 dollars le gallon le 6 juin 2014, à 1,82 le 25 janvier 2015 (-48 %) à la grande joie des automobilistes, contribuant à doper les ventes de voitures, de l'hôtellerie, et, d'une façon générale de tout le business intérieur américain.

Seuls, les producteurs de gaz et d'huile de schiste, et naturellement les compagnies ayant un rapport direct avec l'exploitation du pétrole, font grise mine : en dessous d'une limite évaluée aux alentours de 60 dollars le baril, il n'est pas rentable de forer de nouveaux puits. (Au fait, les "experts" français qui affirmaient doctement au moment où le pétrole brut se vendait à 100 dollars le baril que l'opération n'était pas rentable pour les producteurs, se trompaient simplement de 40 %...).

rigusCeci a des conséquences importantes. En effet, le nombre de rigs 1 en service aux USA a significativement chuté comme le montre le graphique ci-contre.

Ce dernier chiffre est en rapport direct avec l'activité pétrolière. Il est consulté journellement par tous les acteurs de cette activité, au même titre que le CAC40 en France, et reflète très exactement l'état de cette industrie.

Le graphique est fort instructif, car il montre qu'avant que le nombre de rigs ne plonge, les opérateurs s'étaient posé, pendant quelques mois, la question de savoir si la baisse du cours du pétrole était durable ou pas. De la même façon, la partie horizontale de la courbe du nombre de rigs, entre janvier 2013 et janvier 2014 exprimait déjà les interrogations des acteurs de cette industrie concernant cette fois l'intérêt des forages pour le gaz ou l'huile de schiste qui se sont finalement terminées par une réponse positive.  Comme quoi tout le monde peut se tromper, même (et surtout) les plus grands experts...

Pour analyser convenablement l'évolution du prix du pétrole sur le long terme, il est essentiel de tenir compte de l'inflation qui a pu être extrêmement importante à certaines périodes. Le graphique ci-contre montre que le prix du pétrole actuel est le même que ce qu'il était entre les deux chocs pétroliers de 1973 et 1979.Cette situation nous amène à regarder avec attention la courbe d'évolution du prix du pétrole même si l'environnement économique n'est évidemment pas le même aujourd'hui qu'à cette époque.

On considère que le premier choc pétrolier de 1973 a été provoqué par le fait que les Etats Unis ont atteint, deux ans avant (en 1971) leur pic de productionPrix du ptrole dit pic de Hubbert. Cette explication était devenue de moins en moins pertinente au fur et à mesure que la production des USA remontait grace au pétrole de schiste. Elle est redevenue d'actualité dans la mesure où le prix du pétrole et la production sont entre eux ce que l'oeuf est à la poule...

Le deuxième choc pétrolier a été provoqué, d'après des  experts chevronnés, par les effets conjugués de la révolution islamique en Iran suivie de la guerre Iran-Irak. Cette dernière explication semble assez étrange dans la mesure où la période de cette guerre (1980 - 1988) correspond au contraire à une chute spectaculaire du prix du pétrole (voir graphique). La première explication (révolution iranienne) parait au contraire être la bonne dans la mesure où celle-ci correspond effectivement à une chute brutale de la production en Iran, sachant d'autre part que l'Iran est un producteur majeur de pétrole sur le marché mondial.

Quoi qu'il en soit, cet examen historique des circonstances de la chute du prix du pétrole ou au contraire de sa remontée, nous indique clairement que ces évènements sont toujours liés à des phénomènes de production. Dit autrement, c'est la loi de l'offre et de la demande qui détermine le prix du pétrole. Pas la volonté plus ou moins sournoise de dirigeants de pays ou de compagnies pétrolières comme une certaine tendance largement relayée par une certaine presse veut nous le faire croire. D'ailleurs, le marché mondial du pétrole est d'une telle dimension qu'aucune organisation dans le monde n'a probablement les reins assez solides pour être capable d'assumer un hypothétique complot portant sur le prix du pétrole.

Comme le montre le graphique ci-dessous, le prix du gaz naturel 2 et le prix du charbon ont, tous les deux, suivi la baisse du cours du pétrole. Il y a en effet interchangeabilité entre ces trois sources d'énergie (pétrole, gaz et charbon). Faible à cours terme parce qu'elle implique des modifications de process, toujours longue et coûteuse, cette interchangeabilité peut devenir presque totale à moyen et long terme 3

Oil Coal And Gas Cette baisse de cours est donc une baisse du prix de l'énergie. Cet ajustement a normalement pour conséquence, dans une économie de marché, d'éliminer les procédés non rentables. Ainsi, si la stabilisation se situe nettement en-dessous d'un seuil que les experts évaluent à 60 dollars environ, les nouveaux forages américains pour le gaz ou le pétrole de schiste ne seront pas mis en œuvre. Ce fait aura à terme pour conséquence une diminution de la production de pétrole aux USA. Cette diminution provoquera logiquement, dans un avenir relativement proche une remontée du prix du pétrole jusqu'au seuil d'environ 60 dollars, seuil au-dessus duquel il deviendra de nouveau rentable de forer de nouveaux puits...ce qui augmentera la production et ainsi la boucle sera bouclée. Il faut noter que les puits de pétrole de schiste ont une durée de vie assez brève : quelques années. Donc, on peut supposer que la remontée du prix sera assez rapide. Comme les décisions de nouveaux forages seront prises au coup par coup, on peut supposer, si aucun évènement international ne survient qui pourrait affecter le prix, que cette remontée se fera régulièrement peut-être en deux ou trois ans. 

 

En attendant, il faut considérer la baisse du prix du brut comme une très bonne nouvelle. En effet, la baisse du coût de l'énergie impacte nettement à la baisse l'ensemble des prix de fabrication dans le monde entier. Le prix du  fret maritime> est, lui aussi, très dépendant de son constituant principal : le carburant, lui-même dépendant entièrement du prix du pétrole. Amélioration des marges, baisse possible des prix de vente et certainement des coûts d'approche, on peut s'attendre à une nette augmentation des importations de produits manufacturés en provenance d'Asie, avec les conséquences que l'on a déjà connues sur l'activité des industries manufacturières en Europe. Le transport aérien se trouve lui aussi dopé par la baisse des coûts des carburants.

 

Note du 22 novembre 2016

Avec un ou deux ans de recul, je me permet d'apporter un petit rectificatif à ce que j'avais écrit dans cet article (il est toujours plus facile de faire des pronostics pour une certaine période lorsqu'on l'a dépassée...);. Il apparaît finalement que le prix d'équilibre que j'avais placé à soixante dollars se situe plutôt autour de cinquante. En dessous, l'huile et le gaz de schiste ne sont pas rentables aux USA.


(1) un rig est un appareil de forage.

(2) Je veux parler du prix international du gaz naturel et non pas du prix payé par la France à la Russie résultant totalement d'une attitude politique que certains peuvent trouver contestable, en tous cas peu favorable à la baisse...

(3) Les Cassandre qui prévoient un grave problème de matière première concernant les plastiques et les médicaments (entre autres) en cas de pénurie de pétrole, ou qui préconisent de réserver celui-ci à des usages "nobles" feraient bien de consulter un chimiste compétent avant d'écrire ce qu'on pourrait considérer comme des bêtises