raindrops

Je n'ai pas l'habitude d'écrire un préambule à mes productions. Néanmoins, cette fois-ci, je sens que je n'ai pas à essayer de convaincre 70 % de mes lecteurs hostiles à mes propos. Non, cette fois-ci, c'est 95 % peut-être même 99 %. Et peut-être même que je serais obligé de me convaincre en partie moi-même, tant est forte la pression médiatico-sociétale contre les arguments que je vais essayer de développer.

Tant pis. Je me lance dans ma tentative pour convaincre. Même si je ne convaincs qu'un lecteur, même si je ne le convaincs pas tout à fait, mais que je fais en sorte qu'il se pose des questions. Même si ces questions, il ne se les pose pas tout de suite, mais seulement dans longtemps, à l'occasion de la lecture d'un texte qui sera plus convaincant que le mien...

(Une petite mise au point suggérée par un lecteur régulier de "climat de terreur" : Un produit chimique, contrairement à l'acception qui en est souvent donnée, c'est un produit étudié par les laboratoires et pris en charge par l'industrie chimique. L'eau, les sucres, les composants du jus de pomme sont des produits chimiques. Les composants de la sueur sont aussi des produits chimiques. Le parfum d'une fleur est le résultat de la présence d'un ou plusieurs produits chimiques dans l'atmosphère environnant la fleur).

Pour la plupart des gens, la nature semble sans danger. Pour eux la nature, c'est un petit tour dans les bois, éventuellement une escapade verte avec camping en pleine nature, suivie d'un retour à la maison où les attend une bonne douche chaude et une atmosphère bien tempérée, sans parasites. Les hommes ont tellement l'habitude de vivre à l'abri de tous les dangers qu'ils ont sincèrement oubliée combien il est dangereux de vivre forcé et à plein temps dans la nature, avec son cortège de griffures des buissons, de démangeaisons provoquées par des plantes urticantes et pour les ignorants, des champignons pas vraiment comestibles. N'oublions pas non plus les animaux volants ou rampants munis d'organes acérés et de glandes sécrétant des agents urticants ou même carrément mortels comme les venins de toutes sortes.

La nature, c'est pourtant une guerre constante de tous contre tous. "Manger ou être mangé", c'est le principe naturel de base. Dans la guerre pour leur survie, les animaux essaient de manger les plantes, et les plantes essaient de tuer les animaux qui tentent de les manger. Les personnes qui ont élevé un petit enfant dans la vraie campagne savent que de nombreuses plantes peuvent tout simplement tuer l'enfant qui les mange.

Ce n'est pas, évidemment, la perversité qui engendre les plantes empoisonnées. Tuer celui qui tente de vous manger est un bon moyen de rester en vie, surtout si vous êtes une plante et que vous ne pouvez pas vous sauver.

Les fabricants (humains) de pesticides (synthétiques) doivent obéir aux lois concernant ces produits. Par conséquent, ils doivent tester la toxicité de leurs produits avant de les mettre sur le marché. Pour cela, ils doivent faire ingérer à des rongeurs de laboratoires (souris, rats, cobayes) des doses très élevées de pesticide. Il se trouve qu'environ 1 sur 2 des produits testé est trouvé cancérigène (ce qui élimine, de fait, le candidat pesticide en question). Ce qui signifie a l'inverse, qu'un produit testé sur deux n'est pas cancérigène. Notons cette évidence, elle servira dans la suite de ce texte.

Les plantes, heureusement pour elles, n'ont pas à respecter les lois, et produisent leurs propres pesticides depuis des centaines de millions d'années. Les plantes contrairement aux pesticides artificiels n'ont pas à subir des tests en laboratoire pour être vendues. Il n'y a donc pas beaucoup de motif, en dehors de la curiosité scientifique, à tester leur carcinogénicité.

Le nombre des produits chimiques avec lesquels l'homme peut être en contact est théoriquement infini. l'ACS (American Chemical Society) a répertorié environ 63 millions de produits chimiques distincts, et ce nombre augmente à la vitesse de plusieurs par minute. Cependant moins de 100 000 produits ont un usage commercial, ce qui peut les mettre en contact avec l'environnement. Quelques centaines de pesticides sont actuellement autorisés et utilisés. Ce sont eux sur lesquels se concentrent les études (scientifiques ou non) ainsi que les peurs. Les pesticides sont associés à la nourriture, qui possède un caractère sacré pour beaucoup d'entre nous.

En ce qui concerne le règne végétal, on y trouve un nombre beaucoup plus grand de produits chimiques.

Piride du choux
Piéride du choux

Si l'on prend comme critère la masse moléculaire, et que l'on limite notre choix aux masses moléculaires inférieures à 5 000 (ce qui est très arbitraire), le nombre de produits chimiques synthétisé par le règne végétal est d'environ 400 000 1.

Parmi ces produits, on a identifié quelques dizaines de métabolites secondaires par plante, dont le rôle est essentiellement défensif pour la plante 2.

Ces produits chimiques naturels ont souvent des propriétés toxiques 3. Les plantes utilisées en raison de leur résistance aux parasites et cultivées sans addition de pesticide de synthèse peuvent synthétiser des toxines naturelles à un niveau élevé, ce qui peut présenter des risques réels pour les consommateurs 4. Ces toxines sont des pesticides naturels. Il est à noter que chaque plante produit ainsi un minimum de 50 de ces pesticides.

Le Professeur Bruce Aimes a calculé que chaque personne ingère par jour 1 500 mg de pesticides. et que parmi ceux-ci, 1 499,91 mg sont des pesticides naturels et 0,09 mg sont des pesticides synthétiques sur lesquels la mode a fait se concentrer notre attention.

On a trouvé qu'un céleri ordinaire qu'on peut trouver dans n'importe quel supermarché contient en moyenne 800 ppm de psoralène (pesticide naturel, cancérigène). Fait extrêmement intéressant, on a aussi trouvé que le céleri ayant poussé dans des conditions '"bio" contient en moyenne 6 200 ppm de psoralène, soit presque 8 fois plus que le céleri "non bio". Les ouvrier agricoles travaillant dans les fermes "bio" et appelés à manipuler des quantité importantes de céleri développent des brûlures et des éruptions cutanées. Ces faits semblent modestement montrer que le céleri de l'agriculture conventionnelle est moins dangereux que le céleri "bio".

Il semble bien que les plantes "bio" soient plus attaquées par les insectes, et sécrètent donc d'avantage d'auto-défense chimique. Toutes les plantes, mais spécialement celles qui sont munies d'un feuillage abondant, produisent des toxines endogènes (pesticides naturels) pour se prémunir contre l'attaque des insectes et de leurs larves. On a trouvé que les plantes "bio" qui sont soumises à d'avantage d'attaques par les insectes, contiennent des concentrations considérablement plus grandes de toxines pour leur défense que les plantes protégées par des pesticides synthétiques exogènes 5.

Les toxines recouvrent une immense classe de produits qui agissent sur les différents processus en œuvre dans le corps : enzymes, structure des membranes cellulaires, canaux à ions, récepteurs, protéines ribosomiales, etc... pour induire des effets toxiques létaux ou non. La recherche sur les toxines constitue un nouveau et intéressant domaine, la toxinologie. Celle-ci a des implications militaires importantes, puisque certaines toxines naturelles ont une toxicité un million de fois plus important que les agents innervants synthétiques. Les substances chimiques connues les plus toxiques vis à vis des mammifères (et donc des humains) sont toutes des toxines naturelles qui agissent à des doses inférieures à 0,1 µg/kg 6. Le ricin, toxine naturelle tirée du Ricinus communis, fut un temps considéré comme une arme chimique possible 7. L'utilisation d'agents biologiques comme arme chimique de terreur fait maintenant partie du réel 8

Il existe aujourd'hui une abondante littérature traitant des toxiques naturels mutagènes, carcinogènes, tératogènes et neurotoxiques contenus dans la nourriture, et dont les propriétés néfastes peuvent être mises en évidence par des tests de laboratoire de routine. Il est admis que le taux des toxines naturelles contenues dans notre nourriture augmente ou diminue selon le stress subit par les plantes par infection ou prédation. On sait également que les infections fongiques (causées par des champignons) induisent une réponse chimique chez la plante qui se met à sécréter ses propres toxines, quelquefois à des niveaux élevés. La protection des cultures réduit le stress des plantes.

Il n'existe malheureusement pas encore d'étude d'évaluation des risques concernant d'une part la présence de toxines potentiellement importante chez les plantes "bio" et d'autre part la présence de pesticides synthétiques résiduels chez les plantes cultivées par les procédés classiques. Le résultat pourrait être très intéressant et remettrait quelque peu les pendules à l'heure.

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Le Docteur Aimes

Le Docteur Aimes a identifié 52 pesticides naturels et les a testé rigoureusement selon le protocole établi pour les pesticides artificiels, c'est à dire en faisant ingérer les produits à haute dose par des rongeurs.  Sur les 52 pesticides testés, 27 ont été trouvés cancérigènes. Pourtant, ces 52 pesticides représentent un pourcentage très faible de tous les pesticides naturels. Par ailleurs, la plupart des plantes contiennent de nombreux pesticides. Ames en a conclu qu'il était probable que presque tous les fruits et les légumes vendus dans un supermarché ou sur l'étal d'un magasin "bio" contiennent des pesticides naturels qui sont cancérigènes pour les rongeurs, du moins à la dose élevée à laquelle ces produits sont testés.

Les recherches de Aimes concordent avec d'autres études qui ont trouvé que certaines nourritures peuvent être dangereuses pour la santé. Par exemple, des singes nourris avec de grandes quantités de germes de luzerne développent un désordre du système immunitaire appelé lupus.

Ainsi, très longtemps avant que les pesticides artificiels n'aient été inventés, les hommes ont consommé des quantités significatives de pesticides naturels.

Le café torréfié, par exemple, contient 826 produits chimiques volatils différents. (La torréfaction provoque la synthèse de nouveaux produits chimiques). 21 de ces produits ont été testé sur des rongeurs. 16 d'entre eux ont été trouvés cancérigènes. Une tasse de café contient en moyenne 10 milligrammes de produits classés comme cancérigènes.

Les produits contenant le plus de pesticides naturels sont le choux blanc, le choux vert, les choux de Bruxelles, la moutarde (en très grande quantité), le poivre noir (aussi en très grande quantité), la noix de muscade, le thé au jasmin, le romarin et la pomme. 

L'énoncé de tous ces faits peu conformes avec le discours ambiant (spécialement celui qu'on trouve dans les magasines féminins à grand tirage) soulève plusieurs questions :

Premièrement, si nous mangeons tous ces pesticides - naturels ou artificiels - pourquoi ne mourrons-nous pas rapidement d'un cancer ? D'abord, certains de ces pesticides sont dangereux seulement à très haute dose. A dose plus faible, il peuvent ne plus avoir du tout d'effet négatif. D'une façon similaire, le chlorure de sodium (sel de mer) à très haute dose est un poison ; une dose élevée pendant un temps long peut provoquer une augmentation fatale de la pression sanguine. Pourtant, à petite dose, le chlorure de sodium est un produit nécessaire à la survie. 

Deuxièmement les cancérigènes pour les rongeurs ne sont pas nécessairement cancérigènes pour l'homme. Les rats sont constitués pour vivre environ 2 ans, alors que les humains le sont pour vivre de nombreuses décennies. Les humains ont donc peut-être développé une résistance naturelle aux pesticides. Cette résistance n'est pas nécessaire aux rongeurs.

Troisièmement bien que les cellules humaines vivent plusieurs années, celles qui sont directement en contact avec les toxiques environnementaux comme celles qui constituent la paroi interne de l'estomac ou du système respiratoire sont continuellement et rapidement remplacées.

Comprendre les interactions entre les animaux (y compris l'animal humain) et les produits chimiques naturels ou synthétiques est une tache ardue. La bonne écologie - et la bonne nutrition - demandent que nous comprenions ces phénomènes complexes plutôt que de fixer nos décisions et notre conduite sur un absolutisme dangereux et simpliste du genre "c'est naturel, donc c'est bon pour la santé..."

Enfin, la méthode utilisée pour déclarer toxiques les pesticides artificiels qui consiste à forcer des rats de laboratoire à ingurgiter des doses invraisemblablement élevées de produit n'est probablement pas le test le mieux adapté au problème de la toxicité des produits en général. Ce procédé conduit par exemple à considérer comme dangereux des pesticides naturels qui ne le sont probablement pas, tout au moins aux doses courantes de consommation. Mais il conduit aussi à considérer comme cancérigènes des pesticides synthétiques qui ne sont probablement, pour la plupart, pas plus dangereux que les pesticides naturels. En tous cas, c'est ce que ces tests suggèrent.

Références

(1) (Keelerm R & A Tu, "Toxicology of Plant and Fungal Compounds", Handbook of Natural Toxins, Vol 6, M Dekker, NY, 1991) ; (Harborne J & H. Baxter, Dictionary of Plant Toxins, Wiley, NY, 1996) .

(2) Les métabolites secondaires sont des produits sécrétés par la plante (métabolites) dont la fonction n'est pas indispensable au fonctionnement de la plante (secondaires). (Swain T, Annu Rev Plant Physiol, 28, 479-501, 1977) ; (Duke S, 'Natural Pesticides From Plants', in J Janick & J Simon (Eds), Advances in New Crops. Timber Press, Portland, OR, 1990)

(3) (National Research Council, Carcinogens and Anti-carcinogens in the Human Diet, National Research Council, Wash, DC, Natl Acad Press, 1996)

(4) (Jim Kirkland, Nutr 4510, Toxicology, Nutrition & Food, Dept Human Health & Nutrition al Sciences, University of Guelph, Ontario, Canada, Fall, 2005)

(5) (Graham I, "Endogenous Toxins of Plants", The Thought Field, 10(1), 2004); (Young J et al, Mol Nutr Food Res, 49(12), 2005)

(6) (Chen Ji-sheng, Assessment of Toxins, Research Institute of Chemical Defense, Beijing, China, 2004)

(7) (Bradberry S et al, Toxicol Rev, 22(1), 2003)

(8) (Patocka J, Streda L, Acta Medica, 49(1), 2006)